La Bible aujourd'hui


Par Albert Guigui, Grand Rabbin

Kora’h se lève contre Moïse et lui dit : « C'en est trop de votre part ! Toute la Communauté, oui, tous sont saints, et au milieu d'eux est le Seigneur ; pourquoi donc, vous érigez-vous en chefs de l'Assemblée du Seigneur ? ».
 
Kora’h se révolte contre la nomination d’Elisafan Ben Ouziel que Moïse, sur l'ordre divin, avait établi comme prince.
La conséquence ne tarda pas à venir. Kora’h et ses hommes furent engloutis .
A trois reprises dans l'histoire biblique, Dieu fut prêt à pardonner les fautes humaines les plus graves, l'idolâtrie par exemple. Mais il n'en fut pas de même à propos des querelles.
 
Ainsi la génération d'Enoch, celle de la traversée du désert et celle du second Temple furent toutes trois détruites ou exilées à cause de dissensions intestines secouant gravement Israël.
 
Pourquoi la polémique ?

ne question se pose alors : pourquoi Dieu, qui n'a jamais rien créé en vain, a-t-il doté l'homme de ce penchant pour la polémique ? Comment le Créateur peut-t-il tolérer que, pour parvenir à ses fins, l'homme puisse entretenir la discorde, au point de provoquer des ravages sur le plan national et religieux.
 
Le Rabbin Tsvi Mikhal Shapira trouve dans l'étude de notre verset une mise en acte positive de l'instinct de la dispute. Le Talmud nous apprend que seule l'étude communautaire porte des fruits.
« La pensée vraie n'est pas un dialogue silencieux de l'âme avec elle-même, mais la discussion entre penseurs ».

« La vérité commence à deux. » Nos sages racontent : lorsque Resch Laquich mourut, il devint nécessaire de trouver un autre condisciple pour Rabbi Yo’hanan.
Rabbi Eléazar vint alors se présenter. Dans son étude avec Rabbi Yo’hanan, Rabbi Eléazar acquiesçait à tout ce que disait son collègue et de plus, il lui amenait même des preuves à l'appui.
 
Au bout d'un moment Rabbi Yo’hanan lui dit : mais tu ne m'es d'aucune utilité !

Dans le temps, Resch Laquich rejetait de vingt-quatre objections tout ce que je pouvais avancer et me donnait ensuite vingt-quatre réponses. Alors, notre enseignement commun se voyait considérablement enrichi ! Tandis qu’une étude avec toi, ne me rapporte rien du tout.
 
Rabbi Yo’hanan le sait déjà : son étude ne vise pas à conforter un savoir préalable ; au contraire, il cherche à être ébranlé, inquiété, mis en échec, débordé.
 
La logique du sens

Ce texte de Baba Metsia nous apprend, comme le souligne Emmanuel Levinas dans son livre Totalité et infini que « l’enseignement est un discours où le maître peut apporter à l'élève ce que l'élève ne sait pas encore ». Le fait qu'un même texte puisse offrir d'innombrables interprétations implique qu'il n'y a pas d'interprétation juste.
 
« Ce qui conduit en fait à sortir de la logique binaire du vrai et du faux, pour entrer dans ce que nous appellerons la logique du sens ». Ce texte est la preuve que le débat polémique est très enrichissant et qu'il constitue le meilleur moyen d'élucider la Thora et ses mystères. Et ce sans détruire le moins du monde l’harmonie entre les êtres.
 
Parfois dans le feu de leur discussion, un père et un fils ou même un maître et son disciple ressemblent à deux ennemis déchaînés. Cependant lorsque leur entretien se termine, ils redeviennent immédiatement très proches. Les célèbres écoles de Chammaï et de Hillel étaient profondément divisées quant à l'interprétation des textes talmudiques. Pourtant, les élèves de ces deux écoles entretenaient par ailleurs de bonnes relations et échangeaient entre eux différents objets.......
 
Nos sages nous disent que chaque controverse qui se fait lechem chamayim - de manière pieuse et désintéressée - a pour finalité de continuer à exister. Le but du judaïsme est clair à ce sujet. Il s'agit d'accorder à chaque opinion, en toute harmonie, sa place précise, telle une résidence qui est composée de toutes sortes d'éléments installés à leur place.
 
Chacun a le droit d'exprimer son avis et c'est l'ensemble de ces avis qui constitue l'harmonie.
 
Dans les quatre derniers livres du Pentateuque apparaît constamment un verset : « Et l’Éternel dit à Moise : parle aux enfants d’Israël lemor (en ces termes) ».

Pour ne pas dire
 
Emmanuel Levinas, dans son livre « L’au-delà du verset », rapporte que son maître « prétendait pouvoir donner cent vingt interprétations différentes de cette locution dont le sens est cependant sans mystère ». Levinas poursuit : « Il ne m'en a révélé qu’une seule. J'ai essayé d'en deviner une deuxième. Celle qu'il m'avait révélée consistait à traduire lemor par "pour ne pas dire". Ce qui signifiait : " Parle aux enfants d’Israël pour ne pas dire". Il faut que la parole soit aussi un non-dit pour que la vérité (ou la parole de Dieu) ne consume pas ceux qui écoutent ou il faut que la parole de Dieu puisse se loger sans danger pour les hommes, dans la langue et le langage des hommes ».
 
C'est le disciple qui constitue la réalité du maître. Si le disciple prolonge la parole du maître, il y a transmission. Il faut persévérer et s'introduire dans le silence ménagé par le maître. Levinas est donc obligé de poursuivre : « Dans ma propre lecture de ce verset, lemor signifierait « pour dire ». Parle aux enfants d’Israël pour qu'ils parlent. Enseigne - les assez profondément pour qu'ils se mettent à parler, qu'ils entendent au point de parler.
 
L’enseignement, ce serait donc la Parole créatrice de parole. Mais le maître emporta avec lui le secret des cent dix-huit significations du vocable lemor qu'il nous reste à découvrir.
 
À notre tour de faire l’effort nécessaire pour découvrir les multiples facettes de la parole divine et les richesses qu’elle contient. A chacun d’entre nous de tenter de découvrir un des cent dix-huit sens cachés que recèlent les propos divins pour nous servir de lumière dans notre vie.
 
L'exemple suprême est celui de Dieu lui-même.
 
Rabbi Moché Cordovéro écrit : Dieu lui-même n'est-il pas à la base de l'existence de tous les êtres humains ? N'insuffle-t-il pas la vie à chaque instant ? S'il cessait de le faire, ne serait-ce qu'un instant, que resterait-il de l'humanité ?
 
Et pourtant, ces créatures utilisent souvent cette vie que Dieu leur a prodiguée pour se rebeller et injurier leur créateur. Malgré tout, Dieu continue à leur fournir la vie : c'est là, une patience indicible et une capacité de supporter les injures au-delà de toute imagination.
 
C'est pourquoi, les anges appellent Dieu, le roi offensé.
 
En conclusion, Rabbi Moché Cordovéro nous enseigne qu'il nous incombe aussi, à nous, êtres humains, de tendre vers cette perfection : nous devons continuer à nous efforcer de faire du bien, même si l'autre peut l'utiliser ensuite à notre détriment.