Le mot du Rabbin


 
 
Le rôle du médecin dans le judaïsme 


La Paracha Michpatim que nous lirons ce Chabbath à la Synagogue contient un nombre important de commandements. Ceux-ci touchent tous les domaines de la vie: la justice, le travail, le comportement humain, etc... 
 
Nous porterons notre attention sur le rôle du médecin tels que les rabbins du Talmud le déduisent du verset : « Et tu soigneras.1 »

 

La tradition juive considère la maladie comme un scandale, une anomalie. S'efforçant de soigner une personne malade, l'homme intervient dans le plan et les actes du créateur.

 

Où situer sa légitimité et comment concilier les conflits qui peuvent apparaître dans le respect de la tradition, notamment lorsque la loi doit être enfreinte pour sauver la vie humaine ?

 

Un texte du Midrach2 situe explicitement les enjeux d'une réflexion relative aux conditions de la pratique de l'acte médical sur l'homme.

 

Accompagnés d'un inconnu, Rabbi Ismaël et Rabbi Akiba se promenaient dans les rues de Jérusalem ; ils furent accostés par un malade qui leur demanda de lui indiquer un remède pour le guérir. Ils le conseillèrent.

 

Le compagnon de route les interpella et leur dit :

- « Qui a frappé cet homme ? »

 - « Dieu » répondirent-ils.

 - « Ainsi, vous, docteurs de la loi, vous vous permettez d'intervenir au regard du plan de Dieu ?

 

Dieu a frappé cet homme et vous, vous le guérissez ? Vous violez Sa volonté ! »

 

Les deux maîtres lui demandèrent alors : « Quel est ton métier ? »

 

« Je travaille la terre, comme en témoigne la faucille que j'ai en main. »

 

Ils poursuivirent l'échange :

 - « Qui a créé la terre ? Le vignoble ? » - « C'est Dieu » leur répondit il.

 - « Ainsi, toi-même, tu te mêles de ce qui ne t'appartient pas.

 

Dieu a créé la terre et toi tu en consommes les fruits. »

- L'homme rétorqua : « Ne voyez-vous pas cette faucille ? Si je ne labourais la terre, si je ne taillais la vigne, si je ne la fumais et la sarclais, elle ne produirait rien. »

 

- Les rabbins lui répondirent alors : « Insensé que tu es ! Tire donc exemple de ton métier. De même qu'un arbre s'il n'est fumé, sarclé, labouré et arrosé ne survit pas et meurt, ainsi en est-il du corps humain comparable à l'arbre.

Son fumier, c'est le médicament et le travailleur de la terre, c'est le médecin. »

- Le cultivateur se rendit à l'argument et présenta ses excuses. De même qu'il est imparti à l'homme d'intervenir sur l'état de nature du monde pour le transformer et le porter à dimension de culture, il lui est enjoint d'être préoccupé de la santé de l'homme. 
 
 
Le Rav Kook donnait un avis qui fait désormais référence : « Il semble établi que nous nous en tenons généralement à l'avis des médecins. Seulement, en cas de doute - car eux-mêmes ne peuvent pas prétendre à l'infaillibilité, puisqu'il arrive qu'en médecine une chose considérée comme absolument certaine par tel médecin ou même par la plupart d'entre eux, vienne à être réfutée par la génération suivante - l'opinion des médecins ne peut être considérée que comme hypothétique, et si l'on en tient compte pour lever les interdictions du Kippour et du Chabbath, c'est que, même en cas de doute (de danger sur la vie), toutes les interdictions de la Thora peuvent être supprimées.»

 

Le judaïsme concède au médecin un espace de liberté qui lui permet d'intervenir sans infractions pour autant que soient respectées les conditions qui justifient et autorisent ainsi ses pratiques lorsque les circonstances l'imposent.

 

Il est bien évident que l'investigation dans ce champ de la tradition juive n'a pour intérêt majeur que de préciser la place fondamentale reconnue à la personne humaine et donc les obligations qui procèdent du respect inconditionnel de son existence. Parce que l'homme est détenteur de la vie, il lui doit également tout le respect. C'est dans cet ordre de perception que le médecin se doit de fonder les principes et les limites des pratiques qu'il consacre à l'homme. Tout, dans la tradition juive, contribue à rendre l'homme modeste et infiniment respectueux à l'égard de la vie qui lui est confiée, sans, pour autant, l'inciter à la neutralité ou à l'obscurantisme là où s'impose son intervention afin de la préserver.

 

Cette fin de verset nous donne une information d'ordre général, celle de soigner un malade. Dans la tradition juive, la maladie ne doit pas être acceptée comme une fatalité. Elle ne doit pas être considérée comme un châtiment divin qu'il faut supporter passivement. Ce n'est pas se mêler d'une décision divine et encore moins contrevenir à sa volonté que de tout entreprendre pour guérir un malade. Non. Il faut - et le verbe est ici redoublé - soigner la maladie d'une façon absolue. Faire tout pour que la science progresse afin d'éliminer les fléaux qui frappent l’individu. C'est pour cette raison, qu'il nous est interdit de vivre dans une ville où il n'y a pas de médecin.

 

Ce problème des soins médicaux soulève un problème actuel auquel nous sommes tous confrontés: le problème de l'acharnement thérapeutique. Devons-nous en vertu de ce Commandement maintenir en survie végétative artificielle prolongée, à l'aide d'un arsenal d'appareils médicaux sophistiqués, un mourant condamné par la vie ?

 

Le Choul’han Arou’h constate que : « s'il y a une cause quelconque qui empêche l'expiration de l'agonisant, il est permis d'écarter cette cause. S'il y a un élément extérieur, un bruit qui retient l'attention du malade en éveil, il est permis d'écarter cet obstacle qui le rattache à la vie pourvu qu'on ne le touche pas directement ni qu'on ne bouge aucun de ses membres. Le judaïsme exige le droit de la personne à mourir dans la dignité, dans le calme et dans la paix sans le recours stérile à une technologie médicale de pointe.

 

Dans tous les cas, il faut assurer au malade les éléments indispensables à la survie de tout être humain. Ainsi, le développement d’institutions de soins palliatifs semble répondre à cette préoccupation. 

La grande majorité de nos rabbins ne voient pas dans la souffrance une valeur en soi. Nous avons le devoir de lutter contre cette souffrance. Or, précisément, les possibilités de lutte contre la douleur, dont la médecine dispose actuellement, rendent la nécessité d'une loi sur l'euthanasie superflue.

 

Dans ce cas, une législation en la matière devient dangereuse dans la mesure où l'expérience a montré que, dans les pays où cette législation existe, il y a un très grand nombre d'abus. Montesquieu écrivait déjà que : « Lorsqu'il n'est pas nécessaire de légiférer, il est nécessaire de ne pas légiférer. » La voie, certes, n'est pas facile. Sensibles à la double tradition de respect de la vie et du soulagement de la souffrance d'autrui, nous devons nous efforcer de trouver la difficile voie qui permettrait à ces deux devoirs de s'affirmer, quand, comme c'est ici le cas, la contradiction est évidente. Nous devons faire confiance au médecin dont la vocation est de soulager la douleur et de combattre la maladie et la mort.

 Dans l'éthique juive, il n'y a ni des chemins tout tracés ni des portes grandes ouvertes. Il y a tout juste des lumières pour nous éclairer dans une nuit où guettent la souffrance, la solitude et la mort. Il faut cependant être conscient. Le devoir de soigner que la Thora nous impose, ne s'applique pas seulement au niveau physique mais également au niveau spirituel. Tout homme doit tout faire pour soigner le monde qui l'entoure de l'ignorance, du défaitisme. Tout juif a le devoir dans sa vie de lutter pour permettre aux valeurs juives de s'épanouir et de rayonner de tous leurs feux.