La Musique Liturgique juive

 

 

PlNKAS KAHLENBERG

Premier Ministre Officiant de la Communauté Israélite de Bruxelles

Aumônier Militaire en Chef du Culte Israélite

 

Peuple-prophète, Israël est également un peuple poète et un peuple musicien. La musique est, parmi les arts, celui à l’égal de la poésie, qui possède chez les juifs, les lettres de noblesse les plus vénérables et jouit de la ferveur générale. Dans la vie juive authentique, celle où la tradition a conservé son prestige, la musique n'est pas seulement un art d’agrément, mais elle est l’aliment de tous les jours, le compagnon de presque tous les instants. Chaque geste important est précédé ou suivi d’une bénédiction et ces différentes pratiques s’accomplissent toujours en chantant. Le chant est l’âme de la prière hébraïque. A la synagogue, fidèles et officiants n'interviennent jamais dans la prière publique autrement qu'en chantant, ou pour le moins, en psalmodiant.

 

Si la musique est un lien entre les hommes, la musique religieuse est certainement un puissant lien non seulement entre le judaïsme de tous les pays, mais c’est un puissant instrument vers l’`entente et la compréhension mutuelles entre tous les hommes.

 

Depuis toujours, le peuple juif a exhalé sa foi, ses espoirs, ses douleurs et ses joies sur les ailes de la musique. « ll est au haut du ciel des sanctuaires qui ne s’ouvrent que devant les cantiques et les hymnes des mortels» dit un texte sacré du Zohar. Aussi exige-t-on du Hazan, de l’officiant, un réel talent de musicien et une très belle voix. Les fidèles réunis dans la maison de Dieu ne se contentent pas d’être guidés, mais ils veulent être émus et stimulés dans la prière par le Hazan. On voit par là, l’importance du rôle que les Hazanims, les ministres officiants ont à jouer pour permettre à la Communauté de s’exalter et de parachever ainsi à travers les générations, la réalité de l’alliance qui fait d’Israël un peuple consacré.

 

Le vrai Hazan, qui occupe une place centrale dans la communauté juive, est surtout un interprète inspiré qui entretient la foi et la religiosité de la communauté et crée une atmosphère d’élévation spirituelle à la synagogue.

 

De tout temps, il a existé des Hazanims possédant au suprême degré l'art d’émouvoir et de donner une valeur insoupçonnée aux phrases musicales. Nous avons entendu des Hazanims qui, surtout aux offices de Rosch Haschana et de Kippour, puisaient dans leur foi, dans leur âme, des accents émus, pathétiques et s’emparaient des fidèles, leur communiquaient leur flamme, leur arrachaient les réponses rituelles, s’épandant en ondes sonores sous les voûtes des synagogues, et donnant la sensation d’une foule n’ayant plus de préoccupations terrestres.

 

Franz Liszt, dans son livre Musique en Hongrie paru en 1861 s’exprime ainsi sur l’art hazanique : «Rarement, j’ai connu une plus profonde émotion musicale que le soir où j’ai assisté au Temple de Vienne à un office célébré par le fameux Hazan Salomon Sulzer. » Sa Majesté la Reine Elisabeth, dont le souvenir béni est resté profondément ancré dans la mémoire des Belges, et qui a assisté à des services en notre synagogue de Bruxelles, a daigné nous dire: «que notre musique liturgique était d’une beauté incomparable, et que l’El male rahamin, le chant pour les morts, L’a bouleversée jusqu’aux larmes. »

 

Le peuple hébraïque est parmi les premiers qui ont compris l’importance de la musique en tant que facteur culturel et social. Déjà dans la Bible nous en avons de nombreux exemples. Moïse entonne avec les fils d'Israël un cantique après la traversée miraculeuse de la Mer Rouge. Myriam, sa sœur, et les femmes d’Israël l'accompagnent en jouant sur différents instruments. Le Roi le plus populaire et le plus célèbre des Hébreux est un roi musicien : David. Il se lève à minuit pour chanter et confier les secrets de son âme à sa harpe. Sous le règne de Salomon, le luxe des orchestres et des chœurs pour les chants sacrés prit un développement considérable. Le nombre des musiciens et des chanteurs appelés à l’inauguration du Grand Temple de Jérusalem était fabuleux et, dès ce moment, 4 000 lévites chantaient chaque jour les psaumes.

 

En 70 de notre ère, le peuple d'Israël fut dispersé sur toute la surface du globe, mais toutefois, fidèle à la loi de ses pères, il a malgré les pires oppressions, conservé dans son long exil les préceptes et les usages. C'est ainsi que ses chants et ses mélodies se sont transmis de génération en génération et qu’on peut admettre avec assurance que les chants traditionnels venus jusqu’à nous, remontent à la plus haute antiquité. Personne ne songe à nier que toutes les mélodies liturgiques de l’antiquité ne soient arrivées intactes jusqu’à nos jours et qu’elles niaient subi des transformations. Il est cependant incontestable que le chant hébraïque a son style propre, sa «physionomie››, sa personnalité.

 

La tradition juive possède une manière à elle de classer les chants traditionnels; le terme qu’elle emploie pour en désigner les diverses catégories, est le mot hébreu «Noussa’h ». Le «Noussa'h» correspond moins aux modes ou aux gammes qu’à ce que les théoriciens arabes appellent le «Makam »: comme ce dernier, il est fait d’un certain nombre de formules et motifs caractéristiques revenant fréquemment dans une mélodie ou mélopée donnée. Il y va ainsi pour les Taamins, les accents avec lesquels on lit dans la Tora (et que tous les Bar Mitsvas connaissent) les «Noussa’h » respectifs du Pentateuque, des Prophètes, du livre d’Esther, etc... Pour les chants de la prière  proprement dite, il y a des « Noussa’h » des offices sabbatiques de vendredi soir et de samedi matin, des fêtes de Pèlerinages, Pessah, Chavouoth, Souccoth, de Roch-Hachana et de Kippour, et à l’intérieur de chacun d’eux, les «Noussa’h» particuliers de telle ou telle prière.

 

L'ensemble constitue un système musical d’une richesse et d’une subtilité étonnante. Pendant certains offices, on fait entendre parfois un «Noussa’h » affecté à un office différent: c’est pour annoncer une fête prochaine, évoquer un évènement, suggérer un sentiment, une idée. Ainsi par exemple, l’annonce du mois de Kislev se chante sur la mélodie de Maoz-Tsour de Hanoucca.

 

N’est-ce pas déjà tout le principe du leitmotiv, de l’indicatif musical, longtemps avant Wagner et avant la radio !

 

La musique, le chant hébraïque, le « Noussa’h », s’est donc transmis oralement de génération en génération comme la loi orale, la Tora chebal-pé, pour en devenir plus tard en somme une Tora chebektav, une loi écrite. Le Talmud, traité Meguilla,  dit déjà: que «celui qui prie, étudie, sans une mélodie, ressemble à un homme qui prie, qui étudie, sans recueillement ».

 

Heureusement pour nous, d’éminents Hazanims et compositeurs comme Beer, Cohn, Naumbourg, Sulzer, Lowy, Levandowsky entre autres, ont noté cet incomparable trésor qui est le langage de la communauté juive parlant à Dieu. Le génie musical et l'amour de la musique des anciens Hébreux s’est

conservé chez leurs descendants. De grands musiciens, compositeurs et virtuoses de renommée mondiale sont sortis du judaïsme moderne.

 

Rendons, à l'occasion du centenaire de notre synagogue, un hommage particulier au souvenir vénéré de mes prédécesseurs, des Premiers Ministres Officiants ayant exercé avec talent et dévouement leurs fonctions dans notre synagogue: Aaron Cohn, Marcus Moses, Joseph Weill, Salomon Berman ainsi qu’à mes collègues Messieurs les Officiants Paul Enoch, Samuel Apfel, Bernard Job.

 

Adressons un souvenir ému et reconnaissant à Jules Erlanger, compositeur de grand talent qui nous a laissé d’admirables mélodies tel que la Kedoucha que nous chantons lors des trois fêtes, le Yaalê au soir du Kol Nidré, et le magnifique Psaume 150, Halelouya par lequel nous clôturons toujours en apothéose toutes les cérémonies et les mariages dans notre temple.

 

Notre profonde reconnaissance va en ce jour à Edouard Samuel, professeur au Conservatoire Royal de Bruxelles et directeur de chœur de notre synagogue pendant de longues années et qui a eu le grand mérite d’avoir soigneusement rassemblé, harmonisé et publié les chants traditionnels dans cinq recueils, constituant la charpente solide du répertoire musical liturgique de la synagogue de Bruxelles.

 

En tant que Premier Officiant et responsable de la musique liturgique de notre synagogue, pendant ces quarante-trois dernières années, je me suis appliqué à élargir son répertoire musical, en y introduisant également des chants religieux composés à notre époque qui sont très appréciés par les

fidèles de notre temple.

 

Les chants liturgiques de notre synagogue sont tour à tour suppliants et débordants de gratitude, joyeux et poignants, impétueux et tendres, véhéments et intimes, jamais désespérés, car ils ne cessent d’être religieux.

 

Ainsi ils sont bien dans la tradition de la Bible dont la parole des prophètes était fougueuse, véhémente, mais aussi affectueuse et tendre. La note mélancolique, voire tragique, est la note dominante de beaucoup de ces mélodies traditionnelles. C’est que la plupart d'entre elles naquirent dans l’angoisse ou l’affreux souvenir d’un massacre. Mais sous cette désolation perce l’Emouna, une foi faite de confiance irréductible dans un avenir meilleur.

 

Les hommes qui créèrent ces chants ne perdirent jamais l’espoir des jours où l’homme sera un frère pour l’homme. C’est ce qui rend leur œuvre inimitable et fait qu'à travers les siècles leurs âmes pénètrent nos âmes, leur souffle soulève nos poitrines.