Ornements symboliques

 

MARC KAHLENBERG

Rabbin de Bruxelles

 

 

Le présent article se propose d'expliquer la signification ordinaire, mais aussi le sens symbolique des textes et dessins, qui ornent murs, vitraux et meubles de notre Synagogue. Tout le monde peut les voir et les apprécier. Mais ils cèlent certaines intentions, qui risquent de passer inaperçues ou d’être mal interprétées et certains aspects échappent parfois à l'attention des fidèles eux-mêmes.

 

Quelques brèves notes manuscrites, tracées rapidement sur des fiches volantes par le Grand Rabbin Elie Astruc, subsistent. Ces brouillons permettent non seulement de répondre à notre curiosité, mais prouvent également, que c’est à lui qu'avait été laissé le soin d’imaginer et de superviser la décoration de la Synagogue en sa qualité de membre très actif de la commission de construction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commençons par la décoration de la façade. Tout comme les inscriptions de l’intérieur, les siennes sont gravées en de fort beaux caractères hébraïques reprenant sur les deux Tables de la Loi, surplombant l’édifice, les premiers mots de chacun des dix Commandements, introduits par le verset de l’Exode: «Alors D. prononça ces paroles. ».

Au sommet on peut voir, en outre, l'étoile de David à six branches, qu'on retrouve à de nombreuses fois à l'intérieur de la Synagogue depuis l’arche sainte et le mobilier jusqu’à la rampe de l'escalier en marbre du péristyle.

Autour de la rosace on peut lire, également en caractères hébraïques, les noms des 12 tribus d’Israël dans un ordre visiblement inspiré par I Chroniques 2,1 et s’écartant légèrement de celui indiqué dans la Tora.

 

Au-dessus des portes d'entrée la seule inscription en langue profane reproduit en français et en néerlandais le verset bien connu de Malachie 2,10: «N'avons-nous pas tous un même père? Un seul D. ne nous a-t-il pas créés? ».Ces paroles sont un plaidoyer en faveur de la tolérance et de la fraternité universelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le péristyle on peut lire au-dessus de la porte menant à l’intérieur de la Synagogue en caractères hébraïques: «Sois béni à ton entrée et à ta sortie. » (Deut. 28,6).

En entrant, le regard est aussitôt capté par la monumentale Arche Sainte en bois sculpté. Ses portes coulissantes sont à moitié seulement recouvertes par des rideaux fixes, à la manière des communautés sépharades de la région bordelaise, dont le G.R. Astruc était originaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au frontispice de l’Arche on peut lire: «Voici la Tora que Moïse a présentée aux fils d’Israël.» (Deut. 4,44). Au-dessus des portes est gravée en demi-cercle la recommandation du prophète Malachie clôturant les livres prophétiques: «Souvenez-vous de la Tora, que j'ai donnée à Horeb à mon serviteur Moïse.›› (Mal. 3,22).

 

Enfin, toujours en hébreu, gravée dans le panneau à droite, une citation condensée de la célèbre prière de Salomon inaugurant le Temple: «L’étranger également, qui n’appartient pas à ton peuple Israël, mais qui priera dans cette maison, tu exauceras les vœux qu’il t’adressera. Afin que tous les peuples de la terre connaissent ton nom, invoqué dans cette maison.›› (I Rois, 8,41-44).

 

Cette inscription, tout comme celle de la façade, a manifestement pour but de mettre en évidence le caractère universel de la religion juive. Mais cette fois-ci elle s'adresse plutôt aux fidèles, puisqu’elle est rédigée dans la langue originale. Elle figurait déjà dans la Synagogue de la place de Bavière.

 

Sur le panneau de gauche on peut lire les versets 8,9 et 3 du Psaume 5: «Grâce à ta grande bonté j’entrerai dans ta maison, je me prosternerai devant ton sanctuaire rempli de ta révérence. Eternel, conduis-moi dans ta justice à cause de mes adversaires. Aplanis ton chemin devant moi. Ecoute la voix de mes supplications, mon Roi et mon D., car c'est vers toi que je prie.»

 

La forme des caractères hébraïques de toutes ces inscriptions, gravées dans la pierre ou le bois, est parfaite, tout comme celle des versets bibliques peints sur les murs latéraux de la Synagogue, avec leur traduction cette fois-ci.

 

Dans ces derniers on doit cependant relever une erreur déformant le sens d'Exode 20,21 (et non 20,24) où l'on trouve en réalité: En quelque lieu que je fasse invoquer mon nom, je viendrai à toi pour te bénir» et non pas «Partout où mon nom sera invoqué... ».

 

Cette erreur, qui n'est pas seulement de forme, mais concerne également la doctrine, devra être corrigée.

 

Voici maintenant les ornements, riches en couleurs et symboles, que présentent les vingt-cinq vitraux peints de la Synagogue, sans parler de ceux, d’ailleurs incomplets, des tourelles. Comme le prix de certains dépassait 500 francs-or de l’époque et que la construction du bâtiment avait entraîné une dépense considérable et couverte seulement en partie, la Commission de Construction émettait des doutes quant à leur opportunité. Elle aurait préféré des fenêtres en verre ordinaire, laissant passer davantage la lumière du jour.

 

L'avis du Grand Rabbin prévalut cependant et c'est lui qui indiqua à l’artiste brugeois Henri Dobbelaere, ce que chaque vitrail devait représenter. A part la «mosaïque riche››, d'un très bel effet, annoncée par l'artiste et qu’on retrouve un peu partout sur chacun des vitraux, on peut dire que grâce au Grand Rabbin aucun parmi eux ne ressemble à un autre.

 

Mais si dans l’ensemble Dobbelaere a très bien exécuté la partie picturale proposée, il a tout de même commis de graves confusions concernant les textes hébraïques, dont quatre sur cinq ne se trouvent pas sur le vitrail, auquel ils étaient destinés.

 

Cette confusion rend incompréhensible en grande partie la symbolique des vitraux placés au-dessus de l’arche sainte. Elle est probablement due au bref délai de leur exécution. L’artiste n’ayant eu aucune notion de l’écriture hébraïque, devait en outre se déplacer chaque fois pour consulter à Bruxelles un expert en écriture hébraïque. Ce qui ne semble pas avoir été le cas, sauf pour quelques vitraux de la galerie. Il en résulte que notre Synagogue possède, elle aussi, son anomalie, à la manière de mainte entreprise d'art et d’envergure.

 

Le G.R. Astruc aurait voulu faire inscrire le Tétragramme au centre de la façade, puis «dans ses rayons, en autant de langues que ce sera nécessaire », le verset de la Genèse: «D. dit que la lumière soit, et la lumière fut››. Il en indique huit versions: «hébraïque, grecque, latine, française, anglaise, allemande, flamande et arabe ».

 

Il voulait en outre «une combinaison de vitraux, qui permette de lire à l’extérieur et au dedans; des vitraux doubles, si nécessaire››. Il est bien clair, qu’il s’agissait de mettre en évidence le caractère rationnel aussi bien qu’universaliste de la foi qu’on professait dans la Synagogue. Il est possible, que pour des raisons non seulement techniques ce projet ne put être exécuté. Le vitrail des huit rayons porte effectivement pour tout ornement huit grandes étoiles de David, visibles uniquement de l'extérieur.

 

Bien plus riche en signification sont les vitraux au-dessus de l’arche sainte. Ils devaient, toujours selon les notes mentionnées, illustrer:

1°Le Sinaï

2° l’Arche Sainte (antique)

3° le Progrès religieux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La fenêtre du milieu (cachée actuellement en grande partie par la superstructure ajoutée plus tard à l’arche sainte en bois sculpté de notre Synagogue) représente effectivement: La montagne du Sinaï avec, à son sommet, les tables de la loi. Au pied de la montagne on aperçoit quantité de tentes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout en haut du vitrail on voit le Tétragramme traversé par les rayons du soleil levant, notre Synagogue étant effectivement dirigée vers l'Qrient. Tout en bas doit se trouver le premier verset du Psaume 121: «Je lève mes yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours? Mon secours viendra de l’Eternel qui a fait le ciel et la terre. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le vitrail, qui suit immédiatement à droite du centre, porte le nom de Moïse, surmonté correctement par le serpent d'airain. Son motif central représente la table des pains de propositions. Selon les indications du Grand Rabbin, on devait trouver en bas le verset du Deutéronome 8,3: «L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de la bouche de D. »

 

Le vitrail suivant, à l'extrême droite, est consacré au roi David, dont le nom est inscrit dans l'écusson en haut de la fenêtre, en dessous de l’étoile appelée Maguen David.

 

Le dessin central représente l'autel des parfums. Conformément aux prescriptions du Grand Rabbin, «la fumée de l’encens est blanche et monte tout droit vers le ciel››. En bas devait figurer le verset du Psaume 141,2 de David: «Que ma prière soit devant toi comme un pur encens, écoute mes supplications o, mon D. », toujours selon les indications de la note, qui donne chaque fois le texte hébreu et la traduction reproduite ci-haut.

 

Le vitrail situé immédiatement à gauche du centre, porte le nom d'Aaron, surmonté, comme il se doit, par un encensoir. Le motif central représente l'arche de l'alliance avec les deux Chérubins. Seul Aaron pouvait, en effet, les approcher une fois par an, lorsqu’il pénétrait au Saint des Saints le jour du Kippour pour y faire brûler de l’encens. On devait y lire: «Ils me feront un sanctuaire et je résiderai parmi eux ». (Exode 25,6).

 

Le vitrail qui suit, à l’extrême gauche, porte, enfin, le nom du prophète-juge Samuel, surmonté d’une balance. Le dessin central représente selon la note manuscrite: «L’autel des sacrifices, chargé de bois qui brûle, de membres d’animaux qui s’aperçoivent au milieu des flammes; fumée noire, renversée

du côté gauche' ». En bas devait figurer le verset de Samuel 15,22: «L’obéissance vaut mieux que les sacrifices, la soumission plus que la graisse des bœufs et des béliers ».

 

Ces quatre vitraux voulaient, de toute évidence, non seulement montrer, par le texte et l’image, l'origine et l’évolution du culte israélite depuis sa première manifestation publique jusqu’à nos jours, mais ils tendaient encore à prouver, que cette évolution n'était pas l’effet fortuit d’événements imposés par l’histoire politique, comme la destruction de Jérusalem, puisque dès ses origines les autorités les plus qualifiées du Judaïsme enseignaient les vraies implications, on ne peut plus morales et spirituelles du culte divin.

Si donc il n'existe plus ni Temple, ni Chérubins et autels, si nous ne pouvons plus offrir sacrifices, pains de propositions, ni même de l'encens, enfin tout ce que les vitraux reproduisent par l’image, nous avons tout de même gardé l’essentiel, à savoir l'exigence morale et religieuse dont parlent les textes

sacrés, inscrits au-dessous de chacun de ces objets du culte antique pour nous en montrer, en quelque sorte par contraste et opposition, le but et la signification exclusivement spirituels, tel le culte que nous entretenons jusqu’à nos jours par la prière et la méditation de la Tora dans la synagogue et les maisons d'étude.

Ce qui précède explique, en outre la surprenante absence de la Menora antique sur les vitraux. Il ne s’agit nullement d’un oubli. Mais après ce que nous avons dit, elle ne pouvait y figurer, puisque contrairement aux autres objets et pratiques cultuels représentés, mais qui ont disparu, la lumière, tant matérielle que spirituelle, que représentait le Chandelier à sept branches du Temple, est toujours présente sous le même et double aspect dans la synagogue. Rappelons-nous l'insistance du «Fiat Lux››, qui devait figurer en huit langues sur la façade.

 

Telle est la nature des réflexions, que les vitraux du parterre étaient appelés à susciter. Mais Dobbelaere a interverti les textes, mettant par inadvertance la parole de Samuel dans la bouche de Moïse et inscrivant la prière de David sur le vitrail de Samuel. La réflexion de Moïse figure au panneau d'Aaron et le verset concernant ce dernier se trouve sur le vitrail de David. Sans la note mentionnée du Grand Rabbin Astruc on n’y comprendrait plus rien, même si, selon Boileau, un beau désordre était aussi un effet de l'art.

 

Passons aux vitraux des galeries latérales. Il y en a six de chaque côté. Avec leurs fanions au pinacle ils devaient symboliser les douze tribus d’Israël. Le premier vitrail à droite du spectateur porte effectivement en de petits, mais, cette fois-ci, beaux caractères hébraïques, le nom d'Ephraírn inscrit sur la tringle du fanion. Une chute d'eau sortant de la montagne forme le motif central. Le vitrail suivant porte le nom d'Issachar et au milieu on voit un arbuste aux fleurs flamboyantes. Les quatre vitraux suivants ne portent pas de noms, mais on peut y voir un bel olivier garni de fruits verts, une vigne chargée de grappes, un palmier et un cédratier. Le premier vitrail de la galerie opposée porte le nom de Juda au-dessus de l’arbre de la connaissance, garni de pommes rouges et enlacé par le serpent. Le prochain vitrail, consacré à Manassé, représente un rouleau avec les dix Commandements inscrits en lettres bien dessinées. Les quatre vitraux suivants sont, ici également, dépourvus de noms, mais présentent de fort belles enluminures: un arbuste en fleur, un arbre, une grosse gerbe de blé, un grenadier avec fleurs et fruits. Ces vitraux aux couleurs chatoyantes représentent de toute évidence la riche flore de la Terre Sainte, ainsi que les territoires des douze tribus. Mais là également la hâte de l'exécution, si elle n’a pas nui à la qualité artistique de l’œuvre, n’a cependant pas permis d'en élaborer la symbolique dans tout le détail. Les noms de huit tribus manquent et on ne voit pas non plus le rapport, que l’illustration de chacun des deux premiers vitraux peut bien avoir avec la tribu, dont il porte le nom, sans même parler des autres fenêtres.

 

Pourtant ici encore perce une intention de l’inspirateur. Il se trouvait, en effet, devant un dilemme. Sur la façade, il avait fait graver les noms des douze tribus, probablement pour symboliser la fraternité juive à travers le monde, puisqu'avant d'être nommé Grand Rabbin de Belgique il avait été à Paris un membre actif de l'Alliance Israélite Universelle, dont le mot d'ordre reste jusqu'à nos jours: «Kol Israël Havérim ». Mais voici que dans les textes bibliques on trouve, selon les époques, soit les noms de Lévi et Joseph, soit à leur place ceux de Manassé et Ephraïm parmi les douze tribus. Il voulut résoudre le problème en faisant figurer la nomenclature antique sur la façade et l’autre sur les vitraux. Voilà pourquoi il tenait à faire dessiner au moins le nom des deux tribus de rechange sur ces derniers.

 

Restent deux vitraux, qui ne sont guère visibles, parce qu’ils se trouvent dans les pans du mur est, à droite et à gauche, de la galerie. Celui du côté gauche est dédié à «Ezra Hassofer››, dont le nom surmonté d’une couronne est inscrit au-dessus d’un livre ouvert et posé sur une table. En bas on peut

lire: «Ce même Ezra monta de Babylon. Il était un scribe versé dans la Tora de Moïse››. (Ezra 7,6).

Le vitrail du côté droit est consacré à «Juda Hanassi››, dont le nom est surmonté d'un stylet couché sur une tablette. Ici également un livre est ouvert sur une table. En bas, le verset du Psaume 119,126: «Il est temps d’agir pour l’Eternel, on a violé ta loi››.

 

Il y aurait beaucoup à dire sur la symbolique de ces deux derniers panneaux. Ils veulent signifier probablement, que la religion d’Israël ne s’est pas arrêtée avec la Bible, mais qu’Ezra et les Scribes forment la transition entre la loi écrite de la Tora et la tradition orale, fixée sept siècles plus tard par Rabbi Juda Hanassi, loi qui portera dans la suite le nom de Talmud. Il existe de la sorte une continuité sans faille depuis le Sinaï représenté au-dessus de l’arche sainte de notre Synagogue et la littérature rabbinique des âges ultérieurs.

 

Mais pourquoi les représentants de cette dernière sont-ils relégués dans un coin presque dérobé ? Est-ce pour suggérer que, si la Bible est à la portée de tous, la loi orale du Talmud est par contre peu connue de la masse des fidèles eux-mêmes et exige de leur part l’effort de la découverte? Ou bien nous trouvons-nous ici devant une tendance consistant à favoriser l'étude de l'Ecriture au détriment de la tradition orale du Talmud ?

Le verset des psaumes mis en exergue peut aussi sous-entendre un mot d’ordre du XIX* siècle préconisant l’abandon ou la modification de certaines traditions considérées comme mineures, afin de mieux maintenir des valeurs religieuses estimées essentielles.

 

Pour sauver de l’oubli la masse de l'enseignement oral, Juda le Prince avait, en effet, procédé à la rédaction écrite de la Michna, enfreignant de la sorte le principe qui n’autorisait d’autres écrits religieux que ceux de la Bible, appelée pour cette raison en hébreu: La Sainte Ecriture. On justifia cette dérogation en interprétant d’une manière différente le verset 126 du Psaume 119, mentionné plus haut. «Il est un temps, disait-on, où pour agir en faveur de D., il est licite de s’écarter de certains principes de la loi››. (Guittin 6O,b).

 

Il faut dire, que le judaïsme traditionnel a vivement combattu ces tendances, parce qu’elles risquaient d’ébranler les fondements mêmes de la religion. On verra dans une autre étude du présent volume, que la Communauté de Bruxelles s’est en règle générale tenue à l’écart de tout extrémisme à l’exemple du judaïsme consistorial, dont elle avait adopté dès ses débuts la structure administrative, mais aussi la doctrine et la pratique religieuse.